En deux soirées, les cinq principaux partis québécois ont surtout précisé leurs contrastes sur le coût de la vie, la santé, le logement, les transports, l’éducation et l’avenir constitutionnel du Québec. Les débats ont aussi laissé plusieurs questions sans réponse directe. Le présent texte ne désigne ni gagnant ni perdant : il isole ce que les chefs ont proposé, ce qu’ils ont refusé de chiffrer et les affirmations qui doivent encore être confrontées aux données publiques.
En bref
- Coalition avenir Québec (CAQ) : continuité des services publics, grands projets énergétiques, maintien du choix scolaire et troisième lien confié au privé. Christine Fréchette n’a toutefois pas chiffré les emplois menacés par les tarifs américains et n’a pas confirmé qu’une première pelletée de terre du troisième lien aurait lieu pendant le mandat.
- Parti libéral du Québec (PLQ) : priorité au logement, à la télésanté, à la prévention et à la francisation, sans baisse d’impôt immédiate. Charles Milliard a conditionné l’usage futur de la clause dérogatoire à des consultations plutôt que de donner une réponse absolue.
- Parti québécois (PQ) : réduction du fardeau fiscal des entreprises, abolition de la TVQ sur les biens usagés, hausse des soins à domicile, abolition de Santé Québec et tenue d’un référendum. Paul St-Pierre Plamondon n’a pas répondu directement, dans l’extrait officiel de Noovo, à la question d’une éventuelle interruption des exportations d’électricité vers les États-Unis.
- Québec solidaire (QS) : logements sociaux, encadrement accru des loyers, transport collectif, taxation de la grande fortune et réforme du système scolaire à trois vitesses. Ruba Ghazal a lié plusieurs investissements à de nouveaux revenus fiscaux dont les rendements devront être documentés.
- Parti conservateur du Québec (PCQ) : forte réduction des dépenses publiques, baisse d’impôts, suspension de taxes sur l’essence, recours accru au privé en santé et développement gazier. Éric Duhaime a répété le chiffre de 47 milliards de dollars annoncé en août, mais le cadre financier final du PCQ comptabilise plutôt 36,518 milliards de réduction nette des dépenses sur cinq ans.
Ce que chaque parti a mis de l’avant
Coalition avenir Québec
La CAQ a défendu une approche de continuité. La première ministre et cheffe de la CAQ, Christine Fréchette, a insisté sur la stabilité dans un contexte de tensions commerciales, la diversification économique et une expansion majeure de la production électrique. Elle a aussi rappelé le plafonnement à 3 % de certaines hausses de tarifs d’Hydro-Québec et les engagements de son parti en matière de places en services de garde.
En santé, la cheffe caquiste a défendu le bilan de la réforme. Elle a affirmé que la liste d’attente pour une chirurgie depuis plus d’un an était passée d’environ 20 000 à 3 800 personnes. Le tableau de bord public du MSSS confirme une forte baisse depuis la pandémie, mais affichait plutôt 4 015 personnes au 22 août 2026. Elle a aussi parlé de 650 000 personnes auxquelles un médecin de famille aurait été « assigné ». Les publications gouvernementales retrouvées documentent plutôt plus de 500 000 nouvelles prises en charge par un médecin de famille ou un groupe de médecine familiale; elles ne permettent pas de confirmer le chiffre de 650 000 ni l’idée que chaque personne a reçu un médecin individuel.
Au débat de Noovo, Christine Fréchette — et non le PLQ — a aussi accusé le cadre financier du PQ de comporter un trou de 9,1 milliards. Son calcul additionnait un écart à résorber de 2,1 milliards, une réduction de provisions de 3 milliards et 4,4 milliards de transferts fédéraux anticipés. Ces trois montants totalisent 9,5 milliards, pas 9,1 milliards. Surtout, réunir une provision réduite, un écart budgétaire et une hypothèse de revenu ne constitue pas en soi la mesure comptable d’un « trou »; le chiffre doit rester présenté comme une attaque politique de la CAQ.
Sur les transports, la CAQ a maintenu son projet de troisième lien dans l’est de Québec et a évoqué une réalisation avec le secteur privé. À TVA, Christine Fréchette n’a cependant pas répondu par oui ou non lorsqu’on lui a demandé si la première pelletée de terre aurait lieu au cours d’un prochain mandat.
En éducation, elle a défendu le maintien du choix entre le public et le privé et annoncé des investissements dans les gymnases et les cours d’école. Sur la langue, elle a proposé d’étendre l’application de la loi 101 à la formation professionnelle et à l’éducation des adultes, en plus de renouveler la clause dérogatoire.
Parti libéral du Québec
Le PLQ a présenté le logement comme son principal levier économique et social, avec un objectif de 100 000 nouvelles habitations par année et une composante de logements sociaux ou abordables. Un différend avec Québec solidaire sur le financement précis de ces engagements n’a pas été résolu pendant le débat.
Charles Milliard a aussi défendu la télésanté publique, un réinvestissement en prévention représentant 5 % du budget de la santé et davantage de soins à domicile. En itinérance, il a annoncé 60 millions de dollars par année, sans appuyer l’idée d’un superministre.
En francisation, le PLQ a proposé 400 millions de dollars et une réduction du délai d’attente annoncé, de 18 à 6 semaines. Sur la clause dérogatoire, le chef libéral a refusé une position automatique : il a dit vouloir consulter avant de décider de son usage. Cette nuance devrait être conservée dans toute fiche comparative.
Le parti n’a pas promis de baisse générale d’impôt immédiate, invoquant l’état des finances publiques.
Parti québécois
Le PQ a proposé de réduire de 20 % le fardeau fiscal des entreprises, d’alléger la réglementation et d’abolir la TVQ sur les biens usagés. Pour les particuliers, Paul St-Pierre Plamondon a affirmé qu’une hausse de l’exemption personnelle serait souhaitable, mais impossible à financer immédiatement selon son cadre.
En santé, le parti propose d’abolir Santé Québec et d’augmenter de 50 % le financement des soins à domicile. En transport collectif, il a mis de l’avant un laissez-passer mensuel à 95 dollars. Il a également défendu l’expansion du réseau des CPE.
Le projet souverainiste et la tenue d’un référendum ont occupé une part importante des deux débats, parfois au détriment des questions initiales. Dans l’extrait officiel de Noovo, interrogé sur une éventuelle interruption des exportations d’électricité vers les États-Unis, le chef péquiste a recentré sa réponse sur la crédibilité de son équipe et son plan économique. Il ne faut donc pas transformer cet échange en position ferme sur les exportations d’électricité.
En immigration, le PQ a évoqué une cible de 35 000 résidents permanents et une réduction de l’immigration temporaire à 250 000 personnes. Ces nombres doivent être accompagnés de leur année cible et de leur définition exacte avant intégration au comparateur.
Québec solidaire
QS a articulé ses propositions autour des services publics, du logement et du transport collectif. Ruba Ghazal a réitéré l’objectif de 50 000 logements sociaux — 25 000 acquisitions et 25 000 constructions — pour un coût annoncé de 11,8 milliards de dollars. Elle a aussi proposé de limiter temporairement les hausses de loyer à l’inflation, avec un maximum de 3 %, avant l’adoption d’une nouvelle formule.
Le parti a défendu 23 milliards de dollars d’investissements en transport collectif, la gratuité pour les personnes de 65 ans et plus ainsi que pour les moins de 25 ans, et une deuxième phase de tramway. En éducation, QS veut abolir le financement public du privé et généraliser les programmes particuliers dans le réseau public.
Pour financer une partie de ses engagements, le parti propose notamment un impôt sur les fortunes supérieures à 25 millions de dollars, auquel il attribue un rendement de 5 milliards. Cette estimation doit être publiée comme une projection de campagne, avec sa méthodologie, et non comme un revenu acquis.
QS a également proposé 15 épiceries publiques et avancé une économie annuelle possible de 2 500 dollars pour certaines familles. Le chiffre correspond au bas d’une fourchette produite par une étude sur un réseau pancanadien de 50 magasins et six centres de distribution. Cette étude insiste elle-même sur l’importance de l’échelle et ne valide donc pas une économie garantie de 2 500 dollars dans le scénario plus restreint de QS.
Parti conservateur du Québec
Le PCQ a présenté le contraste budgétaire le plus marqué. Éric Duhaime a repris le chiffre de 47 milliards de dollars d’économies annoncé avant le dépôt de son cadre financier. Le document final chiffre toutefois à 36,518 milliards la réduction nette des dépenses sur cinq ans, après les nouveaux engagements et le chevauchement avec le chantier gouvernemental d’efficacité. Le parti propose aussi une hausse graduelle du montant personnel de base et la suspension de prélèvements provinciaux sur l’essence. Il associe l’ensemble de ses baisses d’impôts et de taxes à un gain de 11 166 dollars pour un ménage moyen, selon ses propres hypothèses.
Le parti veut accroître la place du privé dans la prestation des soins tout en maintenant une couverture publique. Il a notamment cité les cliniques ophtalmologiques privées comme exemple d’efficacité. Les ratios de productivité et de coût mentionnés au débat nécessitent une comparaison à périmètre égal avant d’être repris comme faits.
En matière d’énergie et de climat, le PCQ veut développer le gaz québécois et mettre fin à la tarification du carbone. Éric Duhaime a affirmé que 13 milliards de dollars auraient été dépensés « sans résultat » sur les émissions. Les données disponibles ne soutiennent pas cette formulation : les revenus cumulés des enchères atteignaient 10,97 milliards à la fin de 2025, et l’inventaire québécois mesure une baisse des émissions par rapport à 1990. Cela ne prouve pas que chaque dollar du marché du carbone a été efficace ni que le Québec atteindra sa cible de 2030, mais cela invalide l’affirmation absolue « sans résultat ».
Le PCQ a aussi proposé une allocation de 100 dollars par semaine pour les parents sans place en CPE, accompagnée d’un crédit d’impôt pour la garde privée.
Les réponses qui sont restées incomplètes
| Débat | Parti | Question | Ce que l’échange permet d’affirmer |
|---|---|---|---|
| TVA | CAQ | Combien d’emplois québécois sont menacés par les tarifs américains? | Christine Fréchette a nommé des secteurs vulnérables, mais a refusé de donner un nombre, invoquant l’incertitude sur la durée du conflit. |
| TVA | CAQ | Une première pelletée de terre du troisième lien aura-t-elle lieu pendant le mandat? | Aucune réponse directe par oui ou non. Le projet et son tracé ont été défendus. |
| TVA | PLQ | Le parti renoncerait-il à la clause dérogatoire? | Réponse conditionnelle : consultations d’abord, décision ensuite. Ce n’est ni un oui ni un non absolu. |
| Noovo | PQ | Le Québec indépendant interromprait-il ses exportations d’électricité aux États-Unis? | Dans l’extrait officiel accessible, le chef a parlé de crédibilité économique sans trancher directement la question. |
| TVA | PLQ et QS | Comment les engagements respectifs en logement seraient-ils financés? | Les chefs ont contesté leurs chiffres mutuels; le format n’a pas permis de réconcilier les cadres financiers. |
Une réponse incomplète ne signifie pas qu’un parti n’a aucune position. Elle signifie seulement que la question précise n’a pas reçu de réponse exploitable pendant l’échange analysé.
Résultat de la vérification des huit affirmations
| Affirmation entendue | Verdict | Formulation publiable |
|---|---|---|
| Le PCQ économiserait 47 G$ en cinq ans. | Périmé / trompeur comme total actuel. | « Le PCQ avait annoncé 47 G$; son cadre final chiffre la réduction nette des dépenses à 36,518 G$. » |
| La taille de l’État aurait augmenté de 24 % sous la CAQ. | Partiellement confirmé, mais trompeur. | Le total provincial en équivalents temps complet a augmenté de 22,3 % de 2018-2019 à 2024-2025. Le 24,1 % de Statistique Canada couvre tout le secteur public au Québec, y compris d’autres ordres de gouvernement, et ne mesure pas la seule « bureaucratie ». |
| La liste d’attente de plus d’un an serait passée de 20 000 à 3 800 patients. | Tendance confirmée; valeur actuelle inexacte. | « La liste de chirurgie de plus d’un an a fortement reculé depuis la pandémie; le MSSS affichait 4 015 personnes au 22 août 2026. » |
| 650 000 personnes auraient reçu une attribution de médecin de famille. | Non confirmé et formulation trompeuse. | « Plus de 500 000 personnes ont été nouvellement prises en charge par un médecin de famille ou un GMF; 650 000 assignations individuelles ne sont pas documentées. » |
| Le cadre financier du PQ comporterait un trou de 9,1 G$. | Calcul politique incohérent. | « La CAQ a allégué un trou; les composantes citées totalisent 9,5 G$ et ne constituent pas toutes un manque à gagner comptable. » |
| 13 G$ auraient été dépensés en tarification du carbone « sans résultat ». | Non étayé / faux dans sa forme absolue. | « Le marché a généré 10,97 G$ de revenus cumulés à la fin de 2025; les émissions ont baissé, sans que l’effet propre du marché puisse être isolé ici. » |
| Des épiceries publiques feraient économiser 2 500 $ par année. | Extrapolation non démontrée pour le plan de QS. | « Une étude estime au moins 2 500 $ pour un réseau pancanadien de 50 magasins; elle ne valide pas ce résultat pour 15 magasins au Québec. » |
| 70 % des Québécois ne voudraient pas de référendum. | Non confirmé tel que formulé. | Les sondages retrouvés mesurent surtout le vote sur la souveraineté — environ 65 % pour le non en avril et jusqu’à 69–71 % dans d’autres mesures —, pas nécessairement le désir de tenir ou non un référendum. |
Ce que le deuxième débat a réellement ajouté
Noovo a privilégié une succession de 20 duels courts autour de cinq blocs : coût de la vie; économie et infrastructures; avenir de la jeunesse; santé et itinérance; français, immigration et souveraineté. Cette formule a rendu les oppositions plus visibles, mais a souvent limité les relances et la validation des chiffres.
Par rapport à TVA, le débat a surtout renforcé quatre lignes de fracture : la place d’un référendum dans la prochaine campagne; l’abolition ou le maintien de Santé Québec; le troisième lien contre les investissements en transport collectif; et le maintien ou la transformation du système scolaire public-privé. Il a produit peu de nouvelles promesses entièrement chiffrées. Son apport principal est plutôt d’avoir obligé les chefs à confronter directement certaines propositions adverses.
Les sujets restés en marge
Malgré plus de trois heures et demie de débats cumulés, plusieurs enjeux ont reçu peu ou pas de traitement substantiel : la justice et la sécurité publique; les personnes handicapées; les priorités autochtones au-delà du référendum et de certains projets énergétiques; la pénurie de main-d’œuvre en région; le financement municipal; l’adaptation climatique chiffrée; et la gouvernance de l’intelligence artificielle, au-delà de déclarations générales.
Ces absences ne doivent pas être interprétées comme une absence de position des partis. Elles décrivent uniquement les limites des deux émissions.
Voir les débats
- Face-à-Face de TVA (15 septembre 2026) — version intégrale sur CPAC
- Le grand débat des chefs Noovo–Crave (16 septembre 2026) — site officiel Crave
- Faits saillants officiels du débat Noovo–Crave (vidéo)
Conclusion
Les deux débats ont clarifié des choix politiques réels : réduction rapide de l’État ou maintien des services; recours accru au privé ou renforcement du public; grands projets routiers ou priorité au transport collectif; fédéralisme, statu quo autonomiste, assemblée constituante ou référendum souverainiste.
Ils n’ont toutefois pas remplacé les plateformes ni les cadres financiers. Pour le comparateur, la règle devrait être simple : intégrer les engagements explicites avec leur source et leur date; conserver les nuances lorsqu’une réponse est conditionnelle; et étiqueter séparément les chiffres encore non vérifiés. Une esquive au débat n’est pas la preuve d’une absence de position, pas plus qu’une affirmation chiffrée à la télévision n’est automatiquement un fait établi.
Méthode
La version intégrale sous-titrée du Face-à-Face diffusée par CPAC a servi de base au premier débat. Pour Noovo–Crave, l’analyse s’appuie sur les cinq blocs thématiques officiels, les extraits vidéo officiels accessibles et les comptes rendus contemporains. Les minutages Noovo cités dans les notes de recherche renvoient au montage officiel d’extraits et non à l’émission intégrale. Les sources consultées sont listées au bas de cette page.
Limites de l’analyse
- La version intégrale de Noovo–Crave est offerte dans un environnement de diffusion qui ne fournit pas le même accès direct à une transcription complète que CPAC. Les formulations attribuées à ce débat sont donc limitées aux extraits officiels accessibles et aux blocs éditoriaux publiés.
- Les huit affirmations retenues ont été confrontées aux sources publiques disponibles. Deux demeurent non confirmées après recherche dans leur formulation précise : les 650 000 attributions individuelles de médecin et les 70 % opposés à la tenue d’un référendum. « Non confirmé » ne signifie pas « absence confirmée ».
- L’analyse ne remplace pas une lecture des plateformes et cadres financiers complets.
- Les omissions recensées décrivent le contenu des émissions, non l’ensemble des positions publiques des partis.


