Le débat électoral oppose désormais deux réponses simples : conserver Santé Québec pour éviter un nouveau bouleversement, ou l’abolir pour réduire la bureaucratie et redonner du pouvoir au terrain. Les données disponibles ne permettent pourtant pas encore de trancher aussi nettement. Elles permettent plutôt de préciser le test que la nouvelle organisation doit réussir — et les preuves que ses adversaires devraient fournir avant de promettre son démantèlement.
Une opinion publiée le 16 septembre dans *La Presse*, sous le titre « Santé Québec : un débat nécessaire, mais mal posé », remet au premier plan la défense de la réforme portée par l’ancien ministre Christian Dubé. Ce texte doit être lu pour ce qu’il est : une intervention dans le débat public, et non une évaluation indépendante de Santé Québec.
Le titre soulève néanmoins une bonne question. Le scrutin doit-il devenir un référendum sur l’existence d’une société d’État, ou un examen de la capacité du système à améliorer l’accès aux soins, les conditions de travail et l’utilisation des fonds publics?
En campagne, le Parti québécois promet d’abolir Santé Québec, de décentraliser la gestion et de réinvestir au moins 40 millions de dollars d’économies dans les soins. Le Parti conservateur du Québec propose lui aussi l’abolition, accompagnée d’une réduction de 25 % de la bureaucratie. La ministre de la Santé, Sonia Bélanger, réplique qu’une nouvelle réorganisation détournerait pendant des années de l’énergie et des ressources de l’accès aux services.
Ces positions font ressortir un vrai choix. Mais aucune, à elle seule, ne constitue une démonstration.
Ce que Santé Québec a réellement changé
La Loi sur la gouvernance du système de santé et de services sociaux a été adoptée en décembre 2023. Santé Québec est devenue l’employeur et l’exploitant du réseau le 1er décembre 2024, lors de l’intégration de 30 établissements et de plus de 347 000 personnes sous une même organisation.
Le modèle devait séparer les rôles. Le ministère de la Santé et des Services sociaux conserve la définition des grandes orientations, des politiques, des programmes et des règles. Santé Québec doit organiser et livrer les services, coordonner les établissements et améliorer l’efficacité opérationnelle.
La séparation n’est toutefois pas étanche. La loi confie à Santé Québec la mise en œuvre des orientations, des cibles et des standards déterminés par le ministre. Celui-ci peut aussi établir les principes et les pratiques que l’organisation doit promouvoir. Son conseil d’administration compte 15 membres nommés par le gouvernement. Les conseils d’établissement créés dans les régions ont notamment des fonctions de conseil, de soutien au dirigeant local et de suivi de l’expérience des usagers; ils ne recréent pas l’autonomie juridique des anciens établissements.
Autrement dit, Santé Québec n’est ni une administration entièrement indépendante ni un simple service du ministère. Elle concentre l’exploitation du réseau dans une société d’État, alors que le pouvoir politique conserve les orientations et plusieurs leviers de contrôle. Cette architecture peut clarifier les responsabilités si les objectifs sont publics et si les résultats sont attribuables. Elle peut aussi les brouiller si le ministre et la société d’État se renvoient la responsabilité des échecs.
C’est là que le débat sur « qui commande » doit rejoindre celui sur « qui répond de quoi ».
Trop tôt pour un verdict, pas trop tôt pour mesurer
Santé Québec fonctionne pleinement depuis moins de deux ans. L’exercice 2025-2026 est son premier exercice financier complet, et son premier plan stratégique mesurable couvre 2025 à 2028. Cette chronologie affaiblit les verdicts définitifs, qu’ils soient triomphants ou catastrophistes.
Elle ne justifie pas pour autant un chèque en blanc. Le plan stratégique 2025-2028 fournit des indicateurs précis. Parmi eux : faire passer le nombre de chirurgies en attente depuis plus d’un an de 6 316 à 1 000; réduire de 24,7 à 19,5 heures le séjour moyen à l’urgence des personnes admises; ramener de 13,9 % à 8 % la proportion de lits occupés par des patients en niveau de soins alternatif; augmenter de 34,5 à 43,1 millions les heures de soutien à domicile; et réduire la part des coûts administratifs, hors technologies de l’information, de 4,86 % à 3,77 %.
Ces cibles ont deux mérites. Elles sont compréhensibles, et plusieurs touchent directement l’expérience des patients. Elles créent aussi un étalon contre lequel le gouvernement et Santé Québec pourront être jugés.
Le problème, au 17 septembre 2026, est que la page officielle des rapports de Santé Québec affiche encore comme rapport annuel complet celui de 2024-2025, une période couvrant surtout le démarrage de l’organisation. Des résultats sont publiés dans des tableaux de bord et des documents ponctuels, mais on ne dispose pas encore, sur cette page, d’un rapport annuel 2025-2026 consolidé permettant de vérifier l’ensemble des cibles avec une méthodologie stable.
La prudence impose donc une conclusion intermédiaire : on peut vérifier des progrès ou des reculs particuliers, mais pas encore isoler proprement « l’effet Santé Québec » sur l’ensemble du réseau.
Les chiffres qui ne règlent pas le débat
Santé Québec affirme avoir généré près de 750 millions de dollars d’économies pendant ses quatre premiers mois d’activité. Son premier rapport annuel fait aussi état d’un déficit d’exploitation de 240 millions, inférieur à 1 % de son budget, après une contribution gouvernementale de 1,149 milliard annoncée au budget 2025-2026. Le déficit final présenté dans les états financiers est plus élevé puisqu’il comprend notamment des passifs accumulés transférés lors de la fusion.
Ces chiffres montrent que l’organisation a mené un important exercice de compression. Ils ne prouvent pas, à eux seuls, qu’elle a amélioré les soins. « Économies » peut désigner une dépense évitée par rapport à une projection, tandis que le déficit dépend du périmètre comptable et du financement gouvernemental. Il faut donc relier les résultats financiers à des volumes de services, à des délais, à la qualité et aux effets sur le personnel.
La même réserve s’applique à la promesse du PQ. Le parti affirme que l’abolition de Santé Québec permettrait d’économiser au moins 40 millions par année et évoque la croissance des effectifs administratifs. Mais une économie brute n’est pas une économie nette. Il faudrait retrancher les coûts de transition, déterminer quelles fonctions demeurent indispensables et préciser où elles seraient transférées. Abolir une personne morale ne fait pas disparaître la paie de 347 000 employés, la répartition des budgets, l’approvisionnement, les systèmes de données ou la coordination des chirurgies.
Le véritable calcul est donc : quelles fonctions peut-on supprimer, lesquelles faut-il déplacer, combien coûte le changement, et dans quel délai les économies améliorent-elles effectivement les soins?
Des résultats réels, mais difficiles à attribuer
Les données récentes offrent un portrait mixte. En Estrie, le nombre de personnes attendant une chirurgie depuis plus d’un an serait passé d’environ 1 800 en 2022 à 153 en 2026. Il s’agit d’un progrès important, mais commencé avant la mise en service complète de Santé Québec et observé dans une région. À l’échelle provinciale, le PQ citait en août 3 590 personnes en attente depuis plus d’un an et 109 485 en attente d’une chirurgie au total. Ces nombres doivent être suivis dans les jeux de données gouvernementaux, avec des définitions constantes.
À l’urgence, une compilation obtenue par accès à l’information et diffusée en août évaluait à 5 h 12 le séjour médian en 2025-2026, soit 41 minutes de plus qu’en 2018. Cette comparaison couvre presque toute la période de gouvernement de la CAQ, pas seulement l’existence de Santé Québec. Elle documente un problème persistant; elle ne démontre pas quelle structure l’a causé ni laquelle le corrigera.
Voilà pourquoi les anecdotes favorables et défavorables doivent être traitées comme des signaux, non comme un verdict causal. La réforme intervient dans un système marqué par le vieillissement, les pénuries de personnel, les suites de la pandémie, les négociations avec les médecins et des besoins croissants en soins à domicile. La gouvernance compte, mais elle n’agit jamais seule.
Ce que les partis devraient rendre vérifiable
Un débat mieux posé pourrait obliger chaque parti à répondre aux mêmes questions.
Pour ceux qui veulent abolir Santé Québec : quel organigramme la remplacera? Qui deviendra l’employeur? Quelles décisions retourneront aux régions? Quelles fonctions administratives seront réellement supprimées? Quel est le coût du démantèlement, sur combien d’années, et comment évitera-t-on une interruption des services ou des projets numériques?
Pour ceux qui veulent la maintenir : quelles cibles de 2025-2026 ont été atteintes? Quels écarts sont attribuables aux décisions de Santé Québec? Quelles décisions ont effectivement été rapprochées du terrain? Comment le public peut-il distinguer la responsabilité du ministère, du conseil d’administration et des dirigeants régionaux? Et quelles conséquences suivront un échec répété?
La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec formule un critère utile : une nouvelle structure ne suffit pas. Elle réclame davantage de marge de manœuvre locale, une prise en compte des réalités régionales et des résultats mesurables, en plus de meilleures conditions de travail. Ce test n’appartient à aucun camp. Une organisation centralisée peut déléguer des décisions; une organisation décentralisée peut aussi multiplier les niveaux de gestion. Le nom de la structure ne garantit pas le pouvoir clinique réel.
Une clause de rendez-vous plutôt qu’un acte de foi
Le choix n’a pas à se réduire à « tout conserver » ou « tout abolir immédiatement ». Un prochain gouvernement pourrait maintenir provisoirement l’architecture, publier rapidement un bilan 2025-2026 auditable, puis soumettre Santé Québec à une révision indépendante à date fixe.
Cette révision devrait comparer les résultats aux cibles déjà annoncées, calculer les coûts administratifs sur une base uniforme, mesurer le temps consacré aux soins, documenter l’autonomie locale et chiffrer les coûts de transition de toute option de remplacement. Elle devrait aussi publier les données par région afin qu’une moyenne provinciale ne masque ni les réussites ni les échecs.
Si Santé Québec améliore l’accès, réduit les coûts administratifs et clarifie la responsabilité, ses défenseurs disposeront enfin d’une preuve plus solide que l’argument de la stabilité. Si elle échoue, ses adversaires pourront proposer un remplacement conçu à partir des fonctions qui n’ont pas marché, plutôt qu’un simple retour en arrière.
Santé Québec mérite donc un débat exigeant. Mais la bonne unité de mesure n’est ni le nombre de communiqués ni la taille d’un organigramme. Ce sont les rendez-vous obtenus, les heures d’attente évitées, les soins livrés à domicile, les conditions permettant au personnel de rester au travail et chaque dollar administratif converti — ou non — en service utile.
À ce stade, les données ne prononcent pas un verdict. Elles indiquent toutefois clairement où chercher la réponse.
*Recherche arrêtée au 17 septembre 2026. L’article de La Presse est traité comme une opinion; son texte intégral n’était pas accessible pendant la recherche, de sorte qu’aucune affirmation factuelle de cette chronique n’est reprise sans source distincte.*


